La crise sécuritaire compromet l’avenir de l’enseignement supérieur en Haïti
Written by BELTVHAITI on October 20, 2026

La crise sécuritaire en Haïti ne se limite pas aux déplacements de population, à la paralysie des activités économiques ou à la fermeture des établissements scolaires. Elle bouleverse également le fonctionnement de l’Université d’État d’Haïti (UEH), dont plusieurs entités ont perdu leurs locaux à la suite des violences perpétrées par des groupes armés à Port-au-Prince. Contraints de se relocaliser dans des espaces provisoires, étudiants, enseignants et responsables universitaires doivent composer avec des conditions de travail qui fragilisent la qualité de la formation et interrogent la capacité de l’État à protéger l’avenir intellectuel du pays.
La délocalisation de plusieurs facultés, initialement imposée par les impératifs de sécurité, s’installe progressivement dans le quotidien universitaire. La Faculté de droit et des sciences économiques (FDSE), la Faculté des sciences humaines (FASCH) et l’Institut national d’administration, de gestion et de hautes études internationales (INAGHEI) partagent un ancien bâtiment commercial. L’École normale supérieure (ENS) fonctionne dans un espace restreint à Canapé-Vert, tandis que la Faculté de médecine et de pharmacie (FMP) poursuit ses activités dans un centre hospitalier à Turgeau. La Faculté d’ethnologie dispose, quant à elle, d’un bâtiment à Bourdon.
Derrière ces différentes relocalisations se dessine une même réalité : l’absence d’un cadre universitaire suffisamment stable pour répondre aux besoins des étudiants et du personnel académique. Dans les locaux partagés par la FDSE, la FASCH et l’INAGHEI, l’exiguïté des espaces et la cohabitation entre plusieurs entités compliquent l’organisation des activités pédagogiques. À l’ENS, l’étroitesse des salles et l’insuffisance des équipements limitent les possibilités d’apprentissage. À Delmas 89, les étudiants de l’INAGHEI doivent également adapter leur emploi du temps aux contraintes liées à l’utilisation des locaux du Collège Inter-Familia.
Ces difficultés ne concernent pas uniquement les salles de cours. La dispersion géographique des facultés et le déplacement de leurs administrations compliquent les démarches académiques, l’accès aux services et les échanges entre les différentes composantes de l’université. Les étudiants se retrouvent ainsi confrontés à une double contrainte : poursuivre leur formation dans des espaces parfois inadaptés et effectuer leurs démarches administratives dans des lieux éloignés de leurs sites d’enseignement.
Cette situation soulève une question essentielle : jusqu’à quel point une université publique peut-elle maintenir ses missions lorsque ses infrastructures, ses services et son organisation sont durablement perturbés ? Si la relocalisation a permis à certaines facultés de poursuivre leurs activités malgré l’insécurité, elle ne saurait constituer, à elle seule, une réponse suffisante aux besoins de l’enseignement supérieur. Une solution provisoire ne peut remplacer indéfiniment des infrastructures conçues pour accueillir des étudiants, soutenir la recherche et favoriser les échanges scientifiques.
Les conséquences potentielles dépassent les difficultés immédiates rencontrées sur les campus. La qualité de l’enseignement dépend aussi de la disponibilité des bibliothèques, des laboratoires, des équipements pédagogiques et des espaces de travail. Lorsque ces ressources deviennent difficiles d’accès, les conditions d’apprentissage se dégradent et les possibilités de recherche se réduisent. À terme, cette précarité risque d’accentuer les inégalités entre les étudiants, notamment entre ceux qui disposent de ressources personnelles pour compenser les insuffisances institutionnelles et ceux qui dépendent entièrement des moyens mis à leur disposition par l’université.
La situation de l’UEH met également en lumière la vulnérabilité des institutions publiques face à l’aggravation de la crise nationale. La destruction ou la perte d’accès aux bâtiments universitaires révèle les conséquences durables de l’insécurité sur des secteurs qui jouent un rôle déterminant dans la formation des compétences nationales. Au-delà de la protection physique des infrastructures, la continuité de l’enseignement supérieur devrait donc constituer un enjeu majeur de la réponse publique à la crise.
Il appartient aux autorités concernées, en collaboration avec les responsables de l’UEH, de définir une stratégie de relocalisation et de réhabilitation qui dépasse la simple recherche de locaux disponibles. Celle-ci devrait prendre en compte les besoins spécifiques de chaque faculté, les conditions d’accueil des étudiants, l’accès aux services administratifs et la possibilité de développer des activités de recherche. Des mesures transitoires adaptées sont nécessaires, mais elles doivent s’inscrire dans une politique durable de reconstruction des infrastructures universitaires.
L’avenir de l’enseignement supérieur haïtien ne peut dépendre uniquement de la capacité des étudiants et des enseignants à s’adapter à des conditions difficiles. L’Université d’État d’Haïti demeure un espace essentiel de formation, de production du savoir et de réflexion sur les grands défis du pays. La préserver exige davantage que le maintien symbolique des cours : il faut lui garantir les moyens matériels et institutionnels d’accomplir pleinement sa mission. Car lorsque les lieux du savoir deviennent précaires, c’est aussi la capacité du pays à préparer ses propres compétences et à construire son avenir qui se trouve fragilisée.